
Trois générations se succèdent chez le marchand de primeurs. Si cela se poursuit, le patron sera arrière-grand-père avant ses soixante ans. Son petit fils qui doit avoir dans les quatorze ans, et qui, cet été, a tenu la caisse, de temps en temps, est remarquable; un humoriste né qui vient de m'aider à mieux comprendre les ressorts du comique. A partir du fond de gauloiseries et de formules rustiques un peu lourdes débitées par le grand-père et le père, le benjamin exerce avec les clients, la réplique du tac au tac systématique qui déclenche sourire fin même lorsqu'elle frôlerait la grossièreté.
Je m'étais demandée pourquoi les vieillards supportaient allègrement d'être ainsi tourné en bourrique quand je me suis aperçue que l'impertinence n'était jamais énoncée, seulement suggérée en conclusion, contraignant le moqué à prendre de la distance pour comprendre et, introduisant une complicité entre le plaisantin, sa victime et les autres témoins.
Ainsi, à la vieille dame qui s'éloigne après avoir payé, il dira "A tout à l'heure" et comme elle se retournera pour lui demander pourquoi il dit cela, il commentera à regret, "Il est bien normal qu'à votre âge vous oubliiez quelque bricole".
Voici une suite, ayant pour thème principal, l'argent:
Une somme de 9,87 euros fut suivie par un "Pour ne pas dire 10 euros qui est une belle somme".
A une autre qui cherche lequel choisir parmi ses billets: il explique, "Quel que soit le billet choisi, je vous donnerai de la monnaie, donnez moi 50 euros, vous y gagnerez la quantité."
Pesant des pêches, il demandera: "Si je vous dis 5 euros qu'est-ce que vous répondez: que je suis un voleur ou que vous n'en avez que pour 3 euros 50 ? attention que si vous gagnez, je vous les donne gratuit ! alors, réfléchissez bien." Et la dame répondant avec une hésitation émue: " j'en ai pour 3,50 euros ?" , il rétorque: "Vous êtes dans l'erreur, Madame, mais vous n'avez pas tout perdu, le prix est bien de 5 euros et pour vous consoler je vous donne un brin de persil mais seulement un. C'est comme ça, c'est le jeu."
Ces phrases simples presque anodines, proférées d'une voix plate, sont terriblement porteuses et amorcent souvent une suite dans les têtes de ceux qui l'écoutent mais lui ne la prononce jamais comme s'il savait d'instinct où arrêter, ce qui est bien moins facile qu'on peut le croire.
Plus poétique: Quelques pièces tombent du porte-monnaie d'une jeune femme. Avant que quiconque de l'assistance n'est poussé le fatidique "attention, ça ne repousse pas", il fait: "Et ne me dites pas que ça ne pousse pas car j'en connais qui en ont planté au pays de leurs rêves et depuis, même leurs cauchemars sont en couleur"
On sort de là un peu allégés de ses soucis. Nul doute que le chiffre d'affaires multiplierait s'il était toujours présent. <?xml:namespace prefix = o ns = "urn:schemas-microsoft-com:office:office" /><o:p> </o:p>