Lucas van VALCKENBORCH, La Tour de Babel, Musée du Louvre, Paris
Une bande de gens divers l'entouraient qui avaient ceci de peu banal qu'ils le nourrissaient plutôt qu'ils ne vivaient à ses crochets. Ils étaient de différentes origines et nationalités, beaucoup avaient pris l'habitude de hanter sans fin les universités et restaient d'éternels étudiants vivotant de bourses d'études spéciales et de petits boulots tout aussi ingrats que surprenants, d'autres qui travaillaient dans différents secteurs d'activité étaient souvent des gens simples mais doués de façon particulière et peu commune, ils pratiquaient plusieurs langues dont parfois des dialectes locaux. Et donc tous parlaient énormément dans différentes langues qui s'entrecroisaient, chacun sachant la sienne + parfois celle de leur terroir + l'anglais et souvent l'espagnol + une autre langue de n'importe où + des bribes d'autres.Au cours des soirées passées ensemble où dans le jardin, ils pouvaient se réunir à quarante, ils prirent l'habitude de tricoter les langages pour mieux conter et expliquer car souvent certains mots ne pouvaient se traduire que par toute une phrase ou une métaphore. Aussi parlaient-ils un sabir souvent peu compréhensible pour l'étranger même polyglotte et je dois vous informer que peu douée en langue et très paresseuse pendant ma scolarité, je ne l'étais pas et ne balbutiai que de l'anglais et quelques mots d'espagnol, identifiant le russe et l'allemand sans en traduire les termes.Cependant lors d'une soirée magique où comme le Suédois m'en pria, tout en buvant et fumant un peu, je m'abandonnai dans ce brouhaha, distante et toute proche, écoutant la musique des mots sans plus tenter lui donner un signifiant, il arriva un moment où immergée dans tout ce verbe qui se fractionnait puis se multipliait en différents dialectes dont je n'avais parfois aucune idée de la provenance et qui jouaient à s'associer et s'étreindre, dans cette fusion mouvante mais féconde, s'enrichissant de néologismes qui n'appartenaient qu'au groupe, tout d'un coup, je compris tout, des contes et fables, anecdotes qui s'échangeaient et aussi les discours savants, les discussions, les controverses et prises de bec et les amabilités, les séductions, les paroles amoureuses qui jaillissaient soudain dans des recoins.
Tout me devenait clair et limpide comme en un paradis inespéré où l'individu et le collectif, l'uni et le divisé pouvaient coexister sans se nier l'un l'autre, sans s'étouffer pour se réduire à leur intersection infime.
La tour de Babel, enfin, atteignant le ciel.
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