Vu avec un plaisir d'enfant les Pirates des Caraïbes, joué par un Johnny Depp au meilleur de sa forme. Un bonheur à tiroirs où se joue un jeu délirant à force de prendre conscience de son caractère illusoire et qui pourrait finir par atteindre la réalité si l'on s'y laissait aller.
Mais je me demandais pourquoi j'avais été chiffonnée quelque part à un moment de la projection.Je cherchai le lien qui faisait que, peu après, ayant vu quelques photos désastreuses d'enfants libanais blessés, l'association d'idées, pirates des Caraïbes, images de guerre me renvoyait au fameux épisode du supplicié chinois (à partir d'un cliché représentant un condamné au supplice des mille morceaux /lingchi aux environs de 1906 juste avant que ce supplice ne soit interdit) commenté par Bataille dans Les larmes d'Eros et qui, outre son propos fasciné et ambigu, lequel est parfois remis en question par ses critiques, illustre cette volonté dont il est difficile parfois de cerner la nature, qui nous pousse à la contemplation de l'horreur.
Depuis longtemps, je me pose la question puisque mon père possédait des photos prises en déportation, non par lui mais par d'autres et dont je ne savais l'origine. Et je me posais la question de savoir, pourquoi il les avait acquises et gardées alors qu'il avait été prisonnier dans ces camps et revenu lui-même dans un état lamentable. Pourquoi, alors que le souvenir de ces jours-là le faisait parfois hurler et sangloter la nuit, pourquoi les possédait-il ? est-ce qu'il les regardait ?Je n'en savais rien et ces photos étaient totalement tabous, je les avais dénichées lors de fouilles dans la chambre de mes parents lorsqu'ils étaient absents. J'avais peut-être six ou sept ans et j'allais souvent regarder les brochures sexy qu'ils dissimulaient dans leur armoire et dans leur table de chevet, ils les appelaient à l'époque les revues « cochonnes » mais il n'y avait pas grand-chose sinon des starlettes en robes décolletées sur des poitrines généreuses ou encore en bikini ou bien des scènes de baiser et je cherchais instinctivement plus costaud quand, sous une pile de linge, j'ai trouvé une enveloppe et dedans des photos de petit format et aussi quelques coupures de journaux à peine lisibles. Elles représentaient des hommes faméliques au regard hagard, vaquant à des occupations peu définissables ou encore une foule de gens des deux sexes, blèmes et nus, il y avait aussi un cliché très flou et très sombre d'une femme en plan américain qui paraissait assise, et dont la tête penchée sur le côté était dissimulée par une longue et épaisse chevelure ondulée qui me fit immédiatement penser à celle de ma mère, son sein gauche formait une tache oblongue très blanche où le téton était absent, comme ébloui par un flash inopportun et l'autre était un tel brouillis de lignes brisées et de taches qu'il me semblât arraché alors que je regardai attentivement le détail.
Pendant des mois, chaque fois que ma mère oubliait de fermer sa porte à clef alors qu'elle partait faire une course rapide, j'allais rapidement à la cachette pour regarder une nouvelle fois ces photos.
A propos de Bataille et du passage consacré au supplicié chinois, dans les Larmes d'Eros, Jérôme Bourgon dans son étude http://turandot.ish-lyon.cnrs.fr/Essay.php?ID=27 a parfois des réflexions surprenantes
la fascination de Bataille pour ces clichés me paraît pourtant compréhensible car ce face à face avec l'horreur indicible provoque l'empathie avec l'inconcevable qui pourtant existe en nous au point que je suis sûre qu'il est gravé dans le plus profond de nos cellules. Cela réveille la mémoire génétique et, comme je le pense pour ma part, karmique, de l'atroce que nous avons subi et fait subir, de cette recherche identitaire abominable qu'il y a de vouloir sonder l'humain jusqu'à en atteindre le noyau, au prix de la plus grande souffrance, de cette volonté destructrice de l'effacer qui le mène au bout du compte, en un enfer.
<?xml:namespace prefix = o ns = "urn:schemas-microsoft-com:office:office" /><o:p> </o:p>Bien sûr, il faut maintenir ces distances et relativiser de telles images mais sans aucun doute, elles sont nécessaires et il faut soutenir le travail des reporters des guerres et des catastrophes car le témoignage est essentiel même s'il semble parfois complaisant. Je reste certaine que les victimes ont un besoin absolu que les autres sachent ce qu'ils ont subi.Mais, parallèlement, il faut continuer plus que jamais à contempler la beauté et l'harmonie pour ne jamais être submergé par l'horreur et ne pas oublier que si l'extase peut atteindre le supplicié, c'est parce qu'il a fait la démarche rare de se détacher et de se diriger vers la lumière et non le contraire, ce qui reste très exceptionnel. La douleur, la voie de la contrainte, de la souffrance, de la mortification des chairs et du sadisme ne mènent la plupart du temps qu'au gouffre.
J'ai finalement trouvé le lien entre Pirate des Caraïbes et le supplicié chinois bien qu'il n'est pas direct et que l'élément ancien me manquait. Je ne le connaissais pas avant aujourd'hui. Une séquence du film présente les hommes du Capitaine Sparrow prisonniers dans des cages suspendues
Or, voici ce que je trouve dans la série des différents clichés concernant « le supplice chinois » sur le site déjà sus-nommé
<o:p>Bien sûr dans le film, celles-ci sont sphériques et fabriquées avec des ossements. Néanmoins c'est bien cette séquence qui m'avait troublée et la ressemblance avec les cages chinoises, est grande.