• Lucas van VALCKENBORCH, La Tour de Babel, Musée du Louvre, Paris


    Une fois, je croisai en Suisse, un médecin suédois qui n'exerçait pas car se disant inspiré, il disait que la mécanique humaine n'était pas un médium lui permettant d'exprimer la pulsion artistique qui le tenaillait. C'est ainsi qu'il s'essayait à toutes sortes de choses, écritures diverses, peinture, sculpture et toutes les différentes modalités possibles des arts plastiques, musique aussi car il jouait de plusieurs instruments, avec un égal talent de bon élève appliqué jusque dans le désordre mais sans sans toutefois y faire passer ce génie qui l'habitait, déplorait-il. Son apparence était celui d'un bel homme dilettante et oisif, s'apprêtant à tomber dans la déchéance. Il buvait trop, mangeait peu, tentait une drogue ou l'autre régulièrement et paraissait ne rien faire tandis que ses productions autour de lui se multipliaient puis s'effaçaient dans la cheminée ou dans les poubelles des voisins car les bureaux responsables de la municipalité lui avaient supprimé la sienne depuis que des éboueurs l'avaient repéré en train d'y mettre le feu.

    Une bande de gens divers l'entouraient qui avaient ceci de peu banal qu'ils le nourrissaient plutôt qu'ils ne vivaient à ses crochets. Ils étaient de différentes origines et nationalités, beaucoup avaient pris l'habitude de hanter sans fin les universités et restaient d'éternels étudiants vivotant de bourses d'études spéciales et de petits boulots tout aussi ingrats que surprenants, d'autres qui travaillaient dans différents secteurs d'activité étaient souvent des gens simples mais doués de façon particulière et peu commune, ils pratiquaient plusieurs langues dont parfois des dialectes locaux. Et donc tous parlaient énormément dans différentes langues qui s'entrecroisaient, chacun sachant la sienne + parfois celle de leur terroir + l'anglais et souvent l'espagnol + une autre langue de n'importe où + des bribes d'autres.Au cours des soirées passées ensemble où dans le jardin, ils pouvaient se réunir à quarante, ils prirent l'habitude de tricoter les langages pour mieux conter et expliquer car souvent certains mots ne pouvaient se traduire que par toute une phrase ou une métaphore. Aussi parlaient-ils un sabir souvent peu compréhensible pour l'étranger même polyglotte et je dois vous informer que peu douée en langue et très paresseuse pendant ma scolarité, je ne l'étais pas et ne balbutiai que de l'anglais et quelques mots d'espagnol, identifiant le russe et l'allemand sans en traduire les termes.Cependant lors d'une soirée magique où comme le Suédois m'en pria, tout en buvant et fumant un peu, je m'abandonnai dans ce brouhaha, distante et toute proche, écoutant la musique des mots sans plus tenter lui donner un signifiant, il arriva un moment où immergée dans tout ce verbe qui se fractionnait puis se multipliait en différents dialectes dont je n'avais parfois aucune idée de la provenance et qui jouaient à s'associer et s'étreindre, dans cette fusion mouvante mais féconde, s'enrichissant de néologismes qui n'appartenaient qu'au groupe, tout d'un coup, je compris tout, des contes et fables, anecdotes qui s'échangeaient et aussi les discours savants, les discussions, les controverses et prises de bec et les amabilités, les séductions, les paroles amoureuses qui jaillissaient soudain dans des recoins.
    Tout me devenait clair et limpide comme en un paradis inespéré où l'individu et le collectif, l'uni et le divisé pouvaient coexister sans se nier l'un l'autre, sans s'étouffer pour se réduire à leur intersection infime.


    La tour de Babel, enfin, atteignant le ciel.

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    2 commentaires
  • soirée tranquille dans une ambiance douce-amère qui nous convenait en cette fin de journée




     




    Nous avons visionné le dvd d'un vieux film que nous n'avions pas vu depuis longtemps: On achève bien les chevaux de Sydney Pollack  Cette histoire qui se passe probablement pendant les années 30, la grande dépression, où la misère pousse de pauvres gens à s'enfoncer dans l'épuisement et la folie d'un marathon de danse. Exploitation implacable de la souffrance par les monteurs de spectacles mais dont les spectateurs, c'est à dire tout le monde, participe sans prendre la mesure de leur responsablilité dans la douleur infligée, comme autrefois, les amateurs de jeux d'arène.




    Jane Fonda y est particulièrement remarquable dans ce rôle de jeune femme dure et lucide qui comprend soudain que gagner ou perdre la mène à une impasse identique et qui, incapable, d'y mettre un terme en appuyant sur la gachette demande à son partenaire de l'y aider. "They shoot horses, don't they ?" répondra-t-il aux policiers qui lui demanderont le pourquoi de son acte.




     Dans le même état d'esprit, j'ai poursuivi avec un roman de Franz Innerhofer, un grand écrivain autrichien dont on comprend mieux le suicide en lisant Les grands mots car ses romans sont d'inspiration autobiographique, ici, c'est ll'histoire d'un ouvrier soudeur qui tente d'étudier  et comprend peu à peu le fossé qui sépare les intellectuels, ceux qui ont la parole pour commenter, théoriser, et ceux qui n'en disposent pas, les ouvriers.




    Même si la société autrichienne des années 60 est sans doute différente de la nôtre. Le fossé entre peuple et technocrates y est cependant bien décrite et toujours vraie.


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